
| SOPHIE GOUCHEN
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Formatrice - Superviseur
Sens & orientation
Quand le devoir remplace le désir
Mots-clés
-
devoir,
-
désir,
-
burn-out,
-
faux-self,
-
perfectionnisme,
-
épuisement psychique
« Je ne sais plus ce que j'aime. »
Cette phrase est plus fréquente qu'on ne l'imagine. Elle n'est pas toujours prononcée par des personnes désorganisées ou perdues. Au contraire. Elle apparaît souvent chez des personnes compétentes. Responsables. Investies.
Celles qui ont toujours fait ce qu'il fallait. Les bonnes études. Le bon comportement. Le bon travail. Les bonnes décisions.
Pendant longtemps, leur vie semble avancer dans la bonne direction. Et pourtant, quelque chose finit parfois par s'épuiser. Non pas parce qu'elles manquent de capacités.
Mais parce qu'une autre question commence à émerger : Est-ce que je vis ce que je veux vraiment vivre ? Ou simplement ce que je crois devoir vivre ?
Car il existe une différence importante entre le désir et le devoir.
Le désir nous attire. Le devoir nous pousse.
Le désir ouvre. Le devoir oblige.
Le désir possède quelque chose de vivant, parfois d'imprévisible. Le devoir apporte de la structure, de la sécurité et du cadre.
Les deux sont nécessaires.
Aucune existence ne peut reposer uniquement sur le désir.
Mais aucune ne peut non plus survivre longtemps sans lui.
Le problème apparaît lorsque le devoir occupe progressivement toute la place. Je dois travailler. Je dois réussir. Je dois être raisonnable. Je dois être disponible. Je dois être à la hauteur. Je dois assurer.
Je dois tenir.
À force, la question du désir disparaît presque du paysage intérieur. Non parce qu'elle n'existe plus. Mais parce qu'elle n'est plus consultée. Comme un ami que l'on aurait cessé d'appeler depuis des années. Cette situation trouve souvent ses racines très tôt dans l'histoire d'une personne. Certaines familles valorisent fortement le sens du devoir. Le travail. L'effort. Le mérite. Le sacrifice. La responsabilité. Ce sont des valeurs précieuses. Mais lorsque la place du désir n'est jamais interrogée, un déséquilibre peut progressivement s'installer. L'enfant apprend alors davantage à répondre aux attentes qu'à écouter ses propres élans. Il devient très compétent pour savoir ce qu'il faut faire. Beaucoup moins pour savoir ce qu'il veut. Cette adaptation est souvent récompensée. Les enseignants apprécient. Les employeurs apprécient. Les proches apprécient. La personne devient fiable. Performante. Appréciée.
Et pourtant, une part d'elle peut progressivement s'éloigner.
Le psychanalyste Donald Winnicott parlait du faux-self. Une organisation psychique qui permet une excellente adaptation aux attentes de l'environnement. Le faux-self n'est pas un mensonge. Il s'agit plutôt d'une manière de fonctionner qui privilégie l'adaptation sur la spontanéité.
Le problème n'apparaît pas toujours immédiatement.
Parfois, il faut attendre vingt ans. Trente ans. Une maladie. Un burn-out. Un départ à la retraite. Le départ des enfants. Une séparation. Quelque chose vient alors interrompre la mécanique. Et une question jusque-là silencieuse remonte à la surface : Tout cela était-il vraiment mon choix ? Certaines personnes découvrent alors qu'elles ont construit une vie cohérente sans jamais se demander si elle leur ressemblait profondément.
D'autres réalisent qu'elles ne savent plus ce qui leur procure du plaisir. Qu'elles sont devenues expertes dans l'art de répondre aux besoins des autres. Mais étrangères à leurs propres désirs. Paradoxalement, le désir fait parfois peur. Car le désir est vivant. Il peut être conflictuel. Déraisonnable. Imprévisible. Il peut nous conduire vers des changements. Des renoncements. Des remises en question. Le devoir paraît souvent plus rassurant. Plus stable. Plus légitime. Plus respectable aussi.
Pourtant, lorsqu'il devient l'unique boussole, quelque chose finit souvent par se figer. Certaines formes d'épuisement psychique ressemblent alors à une grève du désir. Comme si une partie de soi disait enfin : « J'ai passé des années à faire ce qu'il fallait. Mais personne ne m'a demandé ce qui me faisait vivre. »
Retrouver son désir ne signifie pas tout quitter. Changer de métier. Partir à l'autre bout du monde. Ou bouleverser sa vie.
Il s'agit souvent de quelque chose de beaucoup plus discret.
Réapprendre à se poser certaines questions.
Qu'est-ce qui m'intéresse réellement ?
Qu'est-ce qui me donne de l'énergie ?
Qu'est-ce qui me rend curieux ?
Qu'est-ce qui me touche ?
Qu'est-ce qui me met en mouvement lorsque personne ne m'observe ?
Car la plupart des personnes qui souffrent de cette problématique n'ont pas perdu leur désir.
Elles ont simplement appris à le faire passer après tout le reste.
Et parfois, le travail psychique consiste moins à découvrir quelque chose de nouveau qu'à retrouver une voix intérieure devenue trop longtemps inaudible.
Car le problème n'est pas toujours que nous ignorions nos désirs.
Parfois, nous les avons entendus il y a longtemps.
Puis nous avons progressivement appris à les faire taire.
À retenir
✓ Certaines personnes savent parfaitement ce qu'elles doivent faire mais plus ce qu'elles désirent.
✓ L'hyperadaptation est souvent valorisée avant de devenir épuisante.
✓ Le faux-self permet de répondre aux attentes mais peut éloigner de soi-même.
✓ Le burn-out survient parfois lorsque le désir n'a plus aucune place.
✓ Retrouver son désir ne consiste pas forcément à tout changer mais à recommencer à s'écouter.

Nos obligations peuvent parfois masquer nos véritables aspirations.
Tous les succès ne répondent pas à nos besoins profonds.
Quand l'obligation prend toute la place, le repos devient parfois impossible.
