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Corps & émotions

L'anorexie : au-delà du poids

Mots-clés
 

  • anorexie mentale,

  • restriction alimentaire,

  • contrôle,

  • adolescence,

  • féminité,

  • psychodynamique

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A propos de l'autrice

Psychologue clinicienne, psychothérapeute, j'accompagne les enfants, adolescents, adultes, et les couples en présentiel ou à distance et les institutions en formations, analyse de pratiques, supervisions.

L’anorexie n’est pas un simple problème de nourriture.
de repas.
calories.
poids.
maigreur.
Lorsqu'on écoute réellement les personnes qui en souffrent, une autre réalité apparaît. L'anorexie parle rarement uniquement de nourriture. Elle parle notamment de contrôle.
De dépendance.
De séparation.
De place.
De désir.
De manque.

Et parfois même de la difficulté à exister dans un corps qui change. C'est d'ailleurs l'un des paradoxes de cette maladie.
Le problème semble être l'alimentation.
Mais bien souvent, l'alimentation n'est que la partie visible d'une organisation psychique beaucoup plus vaste.
Chez certains patients, tout finit par être compté, anticipé ou économisé. Les calories bien sûr. Mais aussi l'argent, le temps, l'énergie, les émotions, les relations, les mots.
Comme si une même logique traversait l'ensemble de la vie.
Ne pas trop prendre.
Ne pas trop dépenser.
Ne pas trop demander.
Ne pas trop dépendre.
Ne pas trop exister.

On pourrait presque parler d'une économie psychique de la restriction.
Une manière d'habiter le monde sous le signe du "pas trop".

Pas trop
Pas trop de nourriture.
Pas trop de besoins.
Pas trop de plaisir.
Pas trop de place.

Chez certaines patientes, cette logique apparaît jusque dans les détails les plus quotidiens. Une pensée qui revient sans cesse sur les mêmes micro-éléments micro-détails (quel menu, ingrédient, quel fromage blanc…)
Comme si toute l'énergie psychique venait progressivement se concentrer sur un territoire de plus en plus étroit, fait de calculs de détails qui procure parfois une illusion de contrôle et de puissance. Plus le monde intérieur paraît complexe ou menaçant, plus il devient rassurant de réduire le problème à quelque chose de calculable.

Adolescence
À l'adolescence, cette problématique prend souvent une intensité particulière : changements corporels, modification du regard de l’autre, rapprochement de la sexualité adulte. Grandir signifie devenir visible. Être regardée différemment. Susciter du désir. Quitter progressivement certaines protections de l'enfance. Dans ce contexte, le corps peut parfois devenir le lieu où se négocie silencieusement le passage vers l'âge adulte. La restriction alimentaire semble alors offrir une illusion séduisante d’échappement, d’un maintien entre l’enfance et l’âge adulte.
Ni tout à fait petite.
Ni tout à fait femme.

Plaisir et altérité
L'anorexie entretient également un rapport particulier au plaisir. Car manger ne consiste pas seulement à nourrir un organisme. C’est un vaste mouvement psychologique :
Manger, c'est recevoir.
Accepter.
Prendre.
Se remplir.

Or certaines personnes éprouvent une difficulté profonde avec ces expériences.
Recevoir peut devenir inconfortable.
Dépendre peut sembler dangereux.
Avoir besoin peut être vécu comme une faiblesse.

Alors le refus alimentaire prend parfois une signification plus large.
Ne rien demander.
Ne rien recevoir.
Ne manquer de rien parce qu'on n'attend plus rien.

Comme si l'autonomie absolue devenait un idéal. Mais cet idéal possède un coût. Car aucun être humain ne peut vivre sans dépendance. Nous dépendons tous de nourriture, d’affection, de liens, de reconnaissance. L'anorexie semble parfois mener un combat contre cette réalité fondamentale. Comme si elle poursuivait le rêve impossible d'une vie sans besoins.
D'un corps autosuffisant.
D'une existence qui ne devrait rien à personne
. Cette logique apparaît parfois bien au-delà de l'alimentation. Certaines patientes éprouvent des difficultés à demander de l'aide, à recevoir un cadeau, à accepter que l'on prenne soin d'elles ou même à exprimer un besoin simple. Comme si recevoir créait immédiatement une dette. Comme si dépendre signifiait perdre quelque chose de soi. Le refus alimentaire devient alors l'expression la plus visible d'une problématique beaucoup plus large : comment exister sans avoir besoin ?
On comprend alors pourquoi la guérison peut parfois être si inquiétante. Car guérir ne signifie pas seulement reprendre du poids. Guérir signifie souvent réapprendre à dépendre, recevoir, désirer, accepter de ne pas tout maîtriser.

Manger par procuration
Certaines patientes décrivent d'ailleurs un phénomène étonnant. Elles passent des heures à regarder des recettes. Des émissions culinaires. Des vidéos montrant ce que les autres mangent. Comme si elles nourrissaient leur pensée à défaut de nourrir leur corps. Comme si l'alimentation continuait d'occuper tout l'espace psychique.
L'objet n'a pas disparu.
Il a simplement changé de forme.

Une addiction
L'anorexie peut alors ressembler à certaines addictions. Non parce qu'elle recherche un produit. Mais parce qu'elle organise progressivement toute l'existence autour de ce même objet du manque:

  • une toute puissance dans la jouissance narcissique de la victoire sur le corps "j'ai faim mais je tiens". Plus on lui demande de manger, plus elle découvre qu'elle peut ne pas le faire. Le refus peut devenir alors une sorte de "tu ne m'auras pas"

  • La fascination à l’image mortifère du miroir dans une esthétique de l'anéantissement. Le corps maigre, décharné, hors sexualité, hors féminité, hors besoin, proche du fantôme devient une sorte de trophée narcissique, preuve de maitrise, d'une victoire sur le corps.

  • Manger en continu un vide plein:  de règles, calculs et rituels. Le vide est alors une présence permanente. Elle se nourrit de son jeûne.

Quel paradoxe de rejeter la dépendance à l'autre, en développant cette addiction. Une addiction à un fantasme d'autogénération, autosuffisance : annuler d'une certaine manière la dette de vie, sans transmission, sans dépendance, sans mère.

Anorexie VS Anorexie mentale

Notons tout de même que nous développons ici la psychodynamique d’une forme particulière d’anorexie, l’anorexie mentale. En-effet , l’anorexie est avant tout un symptôme clinique simple issu du préfixe  "a"  qui signifie « absence de » et oreksis pour « appétit ». Elle désigne simplement une diminution ou une disparition de l'appétit et peut être observée dans de nombreuses situations médicales ou psychiatriques. Ainsi, l'anorexie apparait dans différentes situations: 

  • Infectieux: une personne souffrant d’une infection aigüe comme une grippe va pouvoir présenter une anorexie liée à la fièvre et la fatigue.

  • Psychotique: Une personne dans un délire psychotique peut, ne pas manger en pensant que sa nourriture serait empoisonnée.

  • Neurologique: Une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer peut perdre ses repères ou la sensation de faim du fait des troubles neuro cognitifs associés,

  • Humeur et émotions: Exemples de la Dépression et l'Anxiété: une personne dépressive en perte d’élan vital peut vivre l’extinction associée de l’élan alimentaire. Une personne en situation de tension, examens, concours, entretiens, etc. peut avoir l'appétit coupé.

  • Autres situations non exhaustives: douleur, deuil, médicaments, spirituel et religieux (carême, Catherine de Sienne), etc

  • Et dans certains cas, une utilisation perverse du symptôme anorexique. Dans ce cas, la maigreur n'est plus seulement subie et dissimulée, elle est montrée, mise en scène, tirant jouissance du choc visuel. "Regardez ce que je suis capable de faire subir à mon corps". Le squelette visible en devient la preuve et cela en faisant porter l'angoisse à l'autre. L'entourage devient obsédé par le poids, les repas et les risques de santé et la patiente reste calme alors que l'autre panique. Comme si l'angoisse avait changé de propriétaire.

Le refus alimentaire n'a donc pas toujours la même signification. Il importe donc de réaliser ce que l'on appelle un "diagnostic différentiel" afin d'éliminer les autres situations cliniques pouvant être confondues.
Mais il interroge souvent une même question :
que cherche-t-on à tenir à distance ?
Le poids n'est alors plus le seul sujet. Paradoxalement, certaines personnes redoutent presque autant la guérison que la maladie. Non parce qu'elles aiment souffrir, mais parce que l'anorexie finit parfois par organiser une partie importante de leur vie psychique. Les règles rassurent. Les calculs contiennent l'angoisse. Les rituels donnent une impression de maîtrise. Renoncer à ce système peut alors ressembler à perdre ses défenses, même lorsqu'elles font souffrir.
Parfois, ce qui est en jeu, c'est la place que l'on occupe.
La difficulté à recevoir.
La peur du débordement.
Le besoin de créer une frontière contre l'intrusion.
La tentative de contenir une angoisse.

Ou encore le refus silencieux d'une dette affective ressentie comme trop lourde.
Car au fond, l'anorexie ne raconte pas seulement une histoire de nourriture.
Elle raconte souvent une histoire de lien.

À retenir

✓ L'anorexie ne concerne pas uniquement le poids ou l'alimentation.


✓ Elle interroge souvent le contrôle, la dépendance, le désir et la place occupée dans le lien.


✓ La restriction peut devenir une manière de gérer l'angoisse ou le sentiment d'intrusion.


✓ Le problème n'est pas toujours de manger mais parfois d'accepter de recevoir.


✓ Derrière le refus alimentaire se cache souvent une réflexion beaucoup plus vaste sur le rapport à soi et aux autres

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Le rapport au corps est souvent lié au regard porté sur soi.

Le corps et la vie psychique entretiennent des liens complexes.

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Les comportements alimentaires ne répondent pas toujours à la faim.

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Sophie Gouchen

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